L’aventure européenne : de la défense à l’industrie (12)

Par Alain Coldefy — Défense — Paris, le 12 février 2010.

European Aeronautic Defence and Space company (EADS) est le premier groupe de défense en Europe et le deuxième dans le monde dans le secteur de l'industrie aéronautique et spatiale civile et militaire. « Sa création remonte au 10 juillet 2000, à la suite de la fusion de trois entreprises européennes : l'allemand DASA, le français Aérospatiale Matra et l'espagnol CASA. Celle-ci répondait à la volonté des Européens de disposer d'un groupe industriel de puissance mondiale, capable de rivaliser, entre autres, avec Boeing. EADS occupe désormais une place unique dans le paysage industriel militaire et aéronautique mondial. Le groupe est le numéro un mondial dans :les hélicoptères civils avec Eurocopter, le lancement de satellites avec Ariane V et les missiles avec MBDA Airbus dispute aujourd'hui la première place à Boeing, et entend se diversifier davantage en matière de sécurité et de défense où le groupe a remporté des contrats très significatifs de par le monde.»[1] Il ne faudrait pas oublier pour autant qu'EADS, leader mondial des secteurs de l’aéronautique, de l’espace et de la défense est à l'origine une aventure franco-allemande.[1] L'Amiral Alain Coldefy (*) revient sur cette aventure dans le grand dossier de Défense [2] consacré à la relation franco-allemande à l'épreuve du temps. Nous publions ici son texte avec l'autorisation de la rédaction de la revue. Paris, le 1er mars 2010.©

Rien ne prédisposait un officier de marine, dont les navigations, du patrouilleur au porte-avions, avaient peu croisé les routes de la Bundesmarine à l’époque de la guerre froide, à devenir au fil du temps un de ces très nombreux ouvriers-bâtisseurs de la relation politico-militaire franco-allemande et à en ressentir aujourd’hui un sentiment d’utilité profonde au regard de l’édification, enfin pérenne, de la sécurité en Europe, la vaste Europe du général de Gaulle.

Ce fut cependant le cas dans les deux dernières décennies au sein des nombreux comités diplomatiques et militaire du CFADS, le Conseil Franco-Allemand de Défense et de Sécurité, et particulièrement en co-présidant avec mon homologue allemand le Groupe franco-allemand de coopération militaire, instrument ad hoc du Conseil.

L’aventure se poursuit dans l’industrie au sein du groupe EADS, je profite donc de cette tribune pour essayer de faire partager, au filtre de cette double expérience sinon expertise une conviction désormais bien établie : l’Europe est en vue, il reste des bords difficiles à tirer dont quelques-uns vent debout, mais seul un équipage à ossature franco-allemande permettra d’arriver victorieux au port.

• Une relation militaire très structurée

La relation militaire n’est pas simple On demande souvent aux militaires français de citer les armées étrangères avec lesquelles ils ont le plus de facilité
pour travailler. Ils répondent généralement en citant en premier l’armée britannique, ce que le grand public n’a pas naturellement en tête au souvenir de Trafalgar et de Waterloo. Cette relation facile, je peux en témoigner pour avoir décoré en opérations des marins britanniques de médailles anglaises « au nom de la Reine », repose en effet sur plusieurs constats bien réels. Les trois armées – Terre, Mer et Air – ont des capacités et des missions comparables. Elles ont été engagées quasi-continûment depuis la fin de la guerre dans des opérations nationales lointaines liées à la décolonisation (Asie) ou à la défense de leurs intérêts (Malouines) y compris avec la France (Suez), puis au maintien de la paix dans le contexte d’un soutien politique sans faille aux États-Unis pour ce qui concerne le Royaume-Uni. Elles possèdent l’arme nucléaire et la panoplie des outils de la puissance. Enfin, rompues culturellement au travail en groupe depuis les collèges que les élites civiles et militaires ont fréquentés ensemble, elles sont engagées rapidement par les décideurs politiques grâce à un circuit décisionnel en boucle très courte autour du Cabinet et du Premier ministre. Et cependant en dehors des épisodes fusionnels de 1940 puis 1949, aucune structuration politique n’est venue asseoir cette relation au regard de la construction européenne, pour des raisons historiques peu susceptibles d’évoluer avant … un certain temps.

Les armées allemande et française ont parcouru des itinéraires différents depuis 1945 dont la trajectoire tend à se rapprocher depuis la chute du mur.

Ainsi, le débat sur la participation de la Bundeswehr à des opérations militaires "hors zone", ouvert lors de la première guerre du Golfe, est désormais stabilisé : les premiers déploiements, dans le cadre des missions de l’ONU, ont eu lieu au Cambodge en 1992 puis en Somalie en 1993, et ont été légalisés par la Cour Constitutionnelle en 1994, sous réserve de l’approbation préalable du Bundestag. La Bosnie (1995), le Kosovo (1999) et l’Afghanistan (2002) ont marqué les étapes suivantes. Le rôle du Generalinspekteur s’est rapproché de celui des CEMA français ou anglais en 1995 (« Berliner Erlass »). Le Livre Blanc allemand de 2006 a exprimé la transition entre une défense nationale « contre une agression extérieure » vers « une préservation efficace de la sécurité qui nécessite une coopération préventive, effective et cohérente au niveau national, international, y compris de lutte efficace contre les causes ».

L’absence de capacités autonomes d’appréciation des situations pendant le conflit du Kosovo en 1999 a eu pour conséquences la décision politique de ne pas effectuer de bombardement aérien en Serbie, et surtout le lancement du satellite national d’observation radar Sar-Lupe, trois semaines après la fin des bombardements - pour un motif d’ordre financier (« moins cher que le projet franco-allemand Horus ») masquant la nécessité vitale d’accéder aux moyens nationaux d’appréciation des situations. La nécessité d’avoir une connaissance et un contrôle politiques des engagements militaires a conduit à créer à Postdam l’équivalent du CPCO français ou du PJHQ anglais. On comprend à ce trop court développement que la relation militaire franco-allemande est une relation politique qui se décline ensuite sur le terrain militaire, à l’opposé de la relation avec le Royaume-Uni qui est une relation « de terrain » qui peine à se décliner dans la sphère des intérêts politiques.

Mais la relation militaire existe La relation militaire n’est donc à l’évidence pas plus simple que d’autres entre deux pays désormais amis qui ont bâti leur identité nationale sur deux concepts différents, la Staatsnation ou nation civique pour la France et la Volksnation ou nation ethnique pour la République fédérale d’Allemagne.

Les relations militaires à caractère institutionnel mises en place, depuis la signature du traité de réconciliation définitive de l’Élysée en 1963, sont nombreuses, depuis la création du CFADS en 1985, de la Brigade Franco-allemande en 1989 subordonnée en 1993 au Corps Européen peu après sa création en 1992, de la Force Navale occasionnelle franco-allemande régulièrement activée depuis 1992, ou encore du commandement européen du transport aérien militaire en 2006, avatar final et réussi de l’initiative autour du groupe aérien franco-britannique très orienté vers les opérations.

Certes, il reste à chaque étape à s’adapter au rythme de l’autre, réflexion toujours très longue et consensuelle pour la planification des objectifs outre-Rhin (un an de réflexion supplémentaire pour signer en 2003 le contrat de l’avion de transport militaire A400M), changements de caps imprévus et rapidité de décision de ce côté (annonce sans préavis de la professionnalisation en 1996).

Ainsi, le don du sang entre militaires blessés a été résolu très rapidement en opérations extérieures, c’est facile à comprendre, alors que les accords relatifs à l’assurance maladie sur les lieux de stationnement en Allemagne de la BFA ont nécessité plus de dix années de discussions préalables. De même, avant de se prononcer sur des besoins opérationnels convergents, il a fallu éditer un dictionnaire commun puis s’entendre sur les étapes du processus de planification des équipements. Notons que ces étapes studieuses prouvent leur utilité dans le contexte européen de la définition des capacités et le rôle de l’Agence européenne de Défense.

Enfin, des sujets restent tabous, la dissuasion en premier lieu; je n’ai pu faire venir à l’Ile Longue mon homologue allemand que dans le cadre d’une réunion multilatérale et grâce à l’insistance appuyée du Vice CEMA britannique. D’autres domaines sont complexes à traiter tant que les capacités des forces armées et leurs missions opérationnelles ne seront pas au même standard, ce qui est moins vrai chaque jour, en particulier au plan terrestre et grâce, pourrait-on dire, aux opérations quasi-continues depuis la Bosnie jusqu’à l’Afghanistan aujourd’hui.

Au bilan, ces relations se sont enrichies d’une relation entre les hommes et les femmes qui n’a pas infusé dans l’ensemble du corps militaire essentiellement pour des raisons linguistiques, une faible partie seulement des militaires parlant la langue maternelle de l’autre, mais qui s’est étendue largement au-delà du seul engagement opérationnel. L’échange des cursus de formation des officiers est unique, l’échange d’officiers à l’état-major des armées est également unique, etc…, ces échanges contribuant naturellement à mieux se parler et mieux se comprendre.

Et elle nourrit le terreau de l’Europe de la Défense

J’ai pour ma part, sans être démenti, toujours considéré que les initiatives d’Outre-manche, de Saint-Malo en 1998 au dernier « Paper » de l’opposition conservatrice en janvier 2010, ne constituaient in fine que des tentatives pour contrôler, voire bloquer, la construction de la PSDC. J’avais à cet égard observé en commandant la force aéronavale franco-britannique au Kosovo qu’au Palais Bourbon on se félicitait de l’Europe en marche alors qu’à Westminster on ne parlait que de l’excellente relation bilatérale.

Voilà une observation qu’on ne peut à l’évidence pas faire au sujet des relations militaires franco-allemandes. Ainsi chaque pas en avant, porté la plupart du temps sur des initiatives conjointes de nos deux capitales, est un pas dans l’édification de la sécurité en Europe.

« Il n’y pas de défense sans industrie de défense », utile rappel du Livre Blanc. Cette affirmation fournit la transition avec le volet suivant qui vise à porter le regard sur ce volet de coopération. La relation industrielle est structurante EADS est l’illustration parfaite dans le domaine de l’industrie aéronautique, spatiale et de défense du primat nécessaire du politique dans la relation franco-allemande, évoqué dans le précédent paragraphe consacré à la relation militaire.

Cependant, à la différence de cette dernière, pour laquelle en réalité les responsables militaires ont pu mettre en application sans entrave excessive le mandat politique qui leur était confié, la pression politique est restée naturellement forte et le reste encore. Les faits tout d’abord. Née en 2000 de la volonté de la France (Matra Aérospatiale), de l’Allemagne (Fokker, Dornier, VFW, MBB) et de l’Espagne (CASA, AISA) de créer un grand de l’industrie aéronautique et de défense, EADS est dix ans plus tard, la seule compagnie européenne qui dispute le premier rang mondial en chiffre d’affaires à son concurrent principal Boeing et dépasse largement tous les autres, géants américains et consortiums européens ou nationaux, tout en ayant créé 15000 emplois en Europe.

Ce succès incontestable mérite analyse car il est à l’évidence la synthèse d’une situation contrastée, il ne peut cependant être nié. En second lieu, avec 44000 salariés français et 43000 allemands sur un total de 120000, il est inutile de souligner que la relation franco-allemande nourrit pour l’essentiel la capacité du groupe à rester le géant européen de cette industrie de souveraineté. Et il est légitime d’examiner la solidité de cette relation.

La relation industrielle n’est pas simple Elle met au pied du mur la volonté commune des acteurs, de tous les acteurs, de construire réellement l’Europe, par la perte relative d’une autonomie nationale difficile à maintenir, au profit d’une autonomie plus forte mais commune et partagée. Toutes proportions gardées, on retrouve à l’identique les débats de l’interarmisation en France, le comportement archaïque des défenseurs à tous crins de la situation ante et, à l’autre extrême, l’assurance condescendante des « sachant » qui n’ont jamais subi une mer un peu formée. Elle a été bâtie sur un équilibre industriel que chacune des parties, dans les moments difficiles, tend à revisiter à son profit. Il est vrai que la France a développé à partir des années 60 une industrie aéronautique et spatiale d’exception, que le tissu des entreprises en Allemagne est très performant à l’exportation, et qu’il est normal que l’Allemagne et la France aient dans les domaines technologiques du futur des objectifs similaires, voire concurrents. Elle touche à la vie quotidienne, à l’emploi et aux restructurations, en particulier en cette période de crise. Il est alors compréhensible, quoique regrettable dans l’absolu et pas forcément pertinent à moyen terme, que les euros français du plan de relance n’aillent pas conforter des emplois hors des frontières et réciproquement. Naturellement, la tentation est beaucoup plus grande pour les politiques de s’immiscer dans son fonctionnement a contrario du monde militaire.

Elle confronte également des modèles économiques et sociaux bâtis différemment et que deux exemples suffisent à illustrer sans qu’il soit nécessaire de les développer : le rôle de l’État actionnaire en France, le rôle et la puissance des syndicats en Allemagne.

Mais elle existe, au travers des programmes et des hommes, et elle se renforce chaque jour.

Les programmes - ce sont les OPEX des militaires - ont largement contribué à la cohésion dans les différentes divisions du groupe. On ne livre pas 6000 avions (dont 4000 A320) sans un travail en commun qui comprend d’autres pays dont l’Espagne et le Royaume-Uni. Il en est de même pour le laboratoire Colombus ou les lanceurs Ariane, ou bien les 550 hélicoptères livrés en 2009, et ainsi de suite. Les échecs, erreurs, difficultés (A380, A400M, NFH), il y en a donc, tempèrent le propos sans en altérer la vision positive sous réserve que l’entreprise sache les surmonter, ce qu’elle est en train de faire. Les hommes sont au cœur du processus. Si les exemples des parcours croisés des dirigeants sont bien connus, on sait moins que le
processus s’est étendu progressivement vers les ingénieurs - le directeur français du programme ATV (véhicule automatique de ravitaillement de la station spatiale internationale) est désormais en charge des drones - et fait tache d’huile à tous les niveaux. Et elle crée l’industrie de défense dont l’Europe a besoin Avec un peu de recul on peut remarquer que les coopérations bilatérales de naguère avaient du sens au temps de la guerre froide où
chacun consacrait à la défense une part bien plus importante qu’aujourd’hui de sa propre richesse nationale et pouvait en complément alimenter une industrie domestique selon ses ambitions

Le Tigre photographié lors de sa première campagne de tir à Nogaro

En réalité aucune de ces coopérations d’opportunité sur les porteurs et leurs systèmes (Jaguar, Puma, Lynx, CMT, FREMM, voire PA) pour fructueuse qu’elle ait été, en particulier par le partage des coûts de développement, n’a constitué le socle d’une quelconque industrie européenne. Aucune, sauf le Tigre qui a donné naissance à Eurocopter et plus avant, le programme « d’Alliance de Transport » (Transall) qui a peut-être préfiguré l’A400M, et qui, tous deux, se trouvent être des programmes franco-allemands.

Le Livre Blanc 2008 a fixé les périmètres des capacités et dessiné les cercles concentriques de l’autonomie stratégique, de l’interdépendance européenne et de l’acquisition sur le marché. Une poussée – politique - semble de nouveau utile pour mettre définitivement sur orbite cette industrie, comme le satellite s’extrait de l’attraction terrestre. Cette vision comparée des relations militaire et industrielle présente finalement bien des similitudes, égrenées au fil du propos. Il est frappant de voir en filigrane de toutes ces avancées bilatérales entre la France et l’Allemagne un même fond de tableau, celui de l’Europe. N’est-ce pas suffisant pour en tirer les enseignements sans (trop) attendre ?

Alain Coldefy (*)

(*) L’Amiral Alain Coldefy, commandeur du Mérite fédéral allemand, est le Conseiller Défense du Président d’EADS.

[1] Voir EADS, une aventure franco-allemande in Défense N°137, de Richard Labévière et Joël-François Dumont.(EADS, a Franco-German Adventure) (EADS, ein deutsch-französisches Abenteuer).

[2] Numéro 144 de Défense, daté de Mars-avril 2010 de Défense, revue bimestrielle de l'Union des Associations des Auditeurs de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN), réalisée par des bénévoles, « anciens de l'IH ». Abonnements: BP 41-00445 Armées.

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