Pearl Harbor, c'est aujourd'hui

Portrait de Joël-François DUMONT

Par Joël-François DumontDéfense n°118 — Paris, le 15 décembre 2005.

Cette tribune © a été publiée dans la revue Défense [1]. Nous la reproduisons ici avec l'autorisation de son auteur, Joël-François Dumont (*). Paris, le 15 décembre 2005.

« Si la défaite est pardonnable, la surprise ne le sera jamais » disait Frédéric le Grand. Il ne fait absolument aucun doute que si toutes les informations collationnées concernant l'attaque de Pearl Harbour avaient été centralisées dans un seul et même bureau, celle-ci aurait été sinon déjouée du moins, ses conséquences n'auraient pas été aussi dramatiques qu'elles le furent à l'époque. Le Renseignement militaire - trois services à l'époque - était imprégné d'une tradition « continentale » toute britannique partant du principe que l'Intelligence devait dire au Commandant ce dont l'ennemi était militairement capable ou pas de faire physiquement. A lui, et à lui seul, alors de décider ce que l'ennemi fera. Les tenants du premier service de Renseignement américain, l'OSS (Office of Strategic Services) qui donnera naissance à la CIA, pesaient le pour et le contre. La réalité est que les décideurs politiques américains jusqu'à Pearl Harbour n'avaient penché ni d'un côté ni de l'autre de la balance: leur seule religion étant basée sur la connaissance des faits bruts. Le Renseignement technique en 1939 (en anglais COMINT : Communications Intelligence) était encore à ses débuts et sa crédibilité, mise en doute, restait à démontrer.

Sur le plan de l'organisation des services, après des années de concurrence, les Britanniques devaient réparer leurs erreurs des années 30 en créant en 1939 un JIC (Joint Intelligence Committee). Les militaires et le Foreign Office allaient travailler ensemble désormais sous l'autorité du Premier ministre. Le JIC dirigé par Victor Cavendish Bentinck pendant toute la 2ème Guerre Mondiale s'avèrera un outil irremplaçable, même si des erreurs ont été commises. Le chef de l'OSS en octobre 1941, le général Donovan, réussit à créer un JIC à Washington, pour éviter les querelles de clocher entre la Navy, le Corps des Marines et l'Army, farouchement jaloux de leurs prérogatives, sans parler de la concurrence du Département d'État pour partager le Renseignement qui devait l'être. Mais la première réunion de ce JIC n'a pu se réunir que le 10 décembre 1941, soit trois jours après l'attaque japonaise: raison officielle invoquée par l'U.S. Navy à l'époque: elle n'avait pas de salle de réunion disponible !

Cette immense bavure est d'autant moins acceptable que c'est aux États-Unis que les moyens les plus performants avaient en partie été inventés pour décoder les télégrammes et autres messages chiffrés en provenance de l'étranger. C'est l'U.S. Navy qui aura été pionnière dans ce domaine avec la création en 1924 par le Capitaine de vaisseau Laurence F. Safford du Bureau de recherche (Research Desk) ou « OP-20-G »,[2] encore appelé la "Navy Radio Intelligence Section". Safford fut le père incontesté de la cryptologie de la marine américaine, attirant dans son sillage une petite équipe qui jouera un rôle capital pendant toute la durée de la guerre du Pacifique, notamment.

 
Le Capitaine de Vaisseau Laurence F. Safford

La "Radio Intelligence Section" de la Navy manquait cruellement d'interprètes. Son rôle était d'intercepter toutes les communications japonaises, tant civiles que militaires, de briser les codes, de traduire les textes et d'informer le Haut Commandement.

Safford aura beau alerter personnellement plusieurs jours à l'avance de l'imminence d'une attaque japonaise sur Pearl Harbour, rien n'y fit : l'Amiral Noyes, directeur des Communications navales n'y croyant pas, ne fera pas suivre l'information. Le mérite de Safford sera d'avoir compris à la fois l'intérêt de partager le Renseignement avec les équipes de l'US Army (à l'époque l'US Air Force n'existait pas et l'aviation dépendait de l'armée de terre) et de décentraliser son service en créant cinq unités avec des équipes de talent. Ces unités furent basées à Hawaï, à Manille aux Philippines, à Guam et sur l'île Bainbridge dans l'État de Washington. La station « Hypho » de Pearl Harbor, dirigée par le Capitaine de vaisseau Joseph Rochefort jouera un rôle essentiel en permettant à l'Amiral Nimitz de transformer la bataille de Midway en un piège mortel pour la flotte japonaise. Avec l'aide d'une mathématicienne, Agnes Meyer Driscoll, Rochefort cassera à temps le code opérationnel japonais « JN-25 » composé de 45.000 chiffres de 5, chacun représentant un mot ou une phrase ainsi que le nouveau code diplomatique « Orange ».[3]


Le Capitaine de Vaisseau Joseph Rochefort

En mars 1942, du fait de l'occupation japonaise, l'OP-20-G ayant perdu deux de ses trois stations d'interception dans le Pacifique, il ne restait plus que Hawaï où le matériel était plus qu'obsolète. C'est pourtant là que les interceptions radioélectriques ont acquis leurs lettres de noblesse, le jour où la Marine américaine sera prévenue de l'imminence de l'attaque japonaise en mer de Corail et ensuite à Midway. A partir de là, les Américains déchiffreront tous les messages japonais.

Rochefort avait acquis la certitude que les Japonais désignaient Midway sous le nom de code de « AF », mais pour en être sûr, un message radio a été envoyé en clair pour dire que le service de distillation d'eau de Midway était en panne... Quelques heures plus tard, les Japonais envoyèrent un message codé pour dire qu'AF avait des problèmes d'eau potable. L'Amiral Chester Nimitz n'avait pas le droit à l'erreur. Avec seulement 3 porte-avions, 45 navires de surface et 45 sous-marins, face à une armada japonaise deux fois supérieure, le fait d'avoir été averti à temps lui permettra de positionner toutes ses forces dans le plus grand secret, au meilleur endroit choisi dans un espace de plus de 3000 milles nautiques, le 3 juin pour tendre dés le lendemain un piège historique à l'Amiral Yamamoto. La victoire de Midway changera la donne dans le Pacifique. La guerre avec le Japon deviendra une lutte à mort avec tous les moyens disponibles.

Il est évident qu'à Washington les « ronds de cuir » avaient laissé la place à des professionnels. Les amiraux Nimitz et King seront de ceux là. Ils auront la chance d'avoir des politiques Navy minded... Aujourd'hui, on parle plus volontiers d'Intelligence minded pour décrire ceux qui refusent le « Wishfull  thinking », ceux qui prennent trop souvent leurs désirs pour des réalités. Il est vrai que déjà sous Cléopâtre, les porteurs de mauvaises nouvelles étaient souvent sacrifiés...

En tout cas, la mémoire de cette poignée d'hommes et de femmes de l'ombre est aujourd'hui honorée dans le couloir des célébrités de la très secrète NSA. Safford sera de ceux qui ont inventé le fameux ECM Mark II « SIGABA », la seule machine à crypter dont les codes n'auront été cassés par aucun pays pendant toute la durée de la 2ème Guerre Mondiale.

La machine à crypter ECM Mark II "SIGABA

Hélas, l'histoire de Pearl Harbor reste d'une grande actualité. Pour mieux s'en convaincre, le mieux est de consulter les rapports publiés par le Congrès des États-Unis. En effet, quand on compare les rapports officiels diffusés après l'attaque de Pearl Harbor: Rapport de la Commission d'enquête sur Pearl Harbor le 7 décembre 1941 (la Commission Roberts) du 23 janvier 1942 et le Rapport Dorn, du nom du Sous-secrétaire d'État à la défense Edwin Dorn, du 15 décembre 1995, avec le rapport de 585 pages de la commission d'enquête parlementaire créée après le 11 septembre 2001 « The 9/11 Commission Report » (dans sa version publique), on ne peut qu'être frappé par des similitudes et par des manquements parfaitement identiques.

Joël-François Dumont

(*) Auditeur à l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN) et rédacteur en chef adjoint de la revue Défense.

[1] Défense N°119 daté de Novembre-décembre 2005. Revue bimestrielle de l'Union des Associations des Auditeurs de l'Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN). Abonnements: BP 41-00445 Armées. 
[2] Voir Midway (4) : La situation immédiate de l'amiral Guy Labouérie : Le Bureau de recherche (Research Desk) ou OP-20-G, encore appelé la "Navy Radio Intelligence Section" a été créé en 1924 par Laurence F. Safford, qui fut le père incontesté de la cryptologie de la marine américaine. Son service avait pour mission d'intercepter toutes les communications japonaises, de briser les codes, traduire les textes et d'informer le Haut Commandement. Des unités étaient basées à Hawaï, aux Philippines, à Guam et sur l'île Bainbridge, dans l'État de Washington. 
[3] Voir Midway (7) : Les réactions américaines après Pearl Harbor de l'amiral Guy Labouérie : Le « groupe Rochefort » dirigé par le Capitaine de vaisseau Joseph J. Rochefort (1898-1976) était composé de brillants mathématiciens civils et militaires installés à la station "Hypho" dont il était le chef à Pearl Harbor. Avec Agnes Meyer Driscoll (1899-1971), et d'éminents spécialistes comme Joseph Wenger, le CDV Rochefort, ils réussiront à casser le code opérationnel japonais "JN-25" composé de 45 000 chiffres de 5, chacun représentant un mot ou une phrase ainsi que les codes "Rouge" et "Orange" japonais. En mars 1942, l'OP-20-G ayant perdu deux de ses trois stations d'interception dans le Pacifique du fait de la progression des forces japonaises, il ne restait plus que Hawaï où le matériel était plus qu'obsolète! Les interceptions radioélectriques commenceront à gagner en crédibilité le jour où la Marine américaine sera prévenue avec précision de l'imminence de l'attaque japonaise en mer de Corail et ensuite de celle de Midway. A partir de là, les Américains déchiffreront tous les messages japonais jusqu'à la fin de la guerre. Voir à ce sujet l'excellent papier d'Henry F. Schorreck "The Role of COMINT in the Battle of Midway" (SRH-230)" publié sur le site du Centre historique de la marine américaine ou encore "A Priceless Advantage: U.S. Navy Communications Intelligence and the Battles of Coral Sea, Midway, and the Aleutians", par Frederick D. Parker [NSA: Center for Cryptologic History] et "How Cryptology enabled the United States to turn the tide in the Pacific War" par Patrick D. Weadon.

Voir la série d'articles de l'amiral Guy Labouérie consacrée aux " leçons de la bataille de Midway":


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